Un extrait de notre 7ème rapport de mission. La parole est à Sir Etienne :
"Ce semestre aura été, de loin, le plus agréable à enseigner. D’abord parce que je reprenais des matières (maths, statistiques et anglais essentiel- lement) déjà enseignées les semestres précédents, donc avec une meilleure conscience des limites des étudiants (et des miennes !).
Ensuite, et surtout, parce que j’ai ressenti une réelle proximité avec les étudiants qui semblaient (enfin) comprendre que je n’étais pas là pour leur infliger des mauvaises notes ou faire la police, mais bien pour les aider, et qu’ils avaient tout à gagner à jouer le jeu.
Mais il a fallu du temps pour en arriver là. Le temps de les connaître, de les comprendre dans leurs difficultés personnelles – beaucoup d’entre eux travaillent à côté pour financer leur scolarité – de situer leur cadre de vie, etc. Ce semestre, le déclic est peut-être intervenu fait à l’occasion de la LaSalle Feast, où j’ai retrouvé mes élèves au milieu de cette grande fête étudiante (cf. p. précédente) où aucun autre professeur que nous ne s’était aventuré.
Ce soir-là, j’ai retrouvé le cancre habituel de fond de classe sur la scène en train de chanter, jouer de la musique ou faire un tour de magie. Il y avait tel élève dont je découvrais le talent de des- sinateur, alors qu’il esquissait – à merveille – sur un stand le portrait ceux qui le désirait... J’ai dé- couvert combien chacun de mes élèves recelait de talents – à défaut de celui de mathématicien !
Outre ces cours réguliers, j’ai eu la joie d’enseigner quelques cours ponctuels de culture- gé aux étudiants du programme Matrikulasi. Le cahier des charges étais simple : carte blanche ! J’ai donc choisi un petit cycle de séances sur l’histoire des états-unis. Alors que j’achevais, PowerPoint à l’appui, cette fresque historique s’étendant de la traversée du détroit de Béring par les tribus sibéri- ennes il y a 15.000 ans jusqu’à l’élection de Barack Obama, en passant par la guerre de Sécession et Martin Luther King, je donnais la parole aux étudi- ants pour la séance de questions, qui s’annonçait longue. Mais la première d’entre elles ne portait pas sur la politique étrangère de Kennedy ni sur la crise de 1929... mais sur la nature des cheveux des Indiens : « longs, comme ceux des indonésiens, ou bien crêpus comme nous, Sir ». J’ai bien dû ad- mettre que mon analyse du sujet n’était pas allé jusqu’à cette épineuse question capillaire. Mais j’ai compris également combien mes étudiants s’identifiaient eux-même à ces peuples (les Indi-
ens), ou encore ces figures (Obama, Martin Luther King), comme en résonnance de l’histoire de leur propre province d’origine, tardivement rattachée à une Indonésie avec laquelle ils se reconnaissent peu de points communs.
Plus généralement, il nous a fallu accepter que les étudiants de Manado appartiennent, malgré l’illusion des apparences, à une aire culture différ- ente de la nôtre, que Da Vinci est un film avant d’être un peintre de la Renaissance, que la Pre- mière Guerre mondiale n’a pas autant ébranlé l’archipel indonésien que l’éruption du Krakatau, que Manado est (l’autoproclamée) « ville mondi- ale du tourisme » (si si) et que Diponegoro n’est pas une marque de savon, mais le Charlemagne local.
Charge à nous de savoir prendre en compte cette différence essentielle, et de discerner dans notre enseignement – sans pour autant tout rela- tivier – ce qui est universel et objectif (la civilisation grecque a quand même produit plus de philoso- phes que le nord-Minahasa à la même époque) et ce qui est propre à notre culture."
Et à Mam Therese :
"Ce semestre Mam Therese a enseigné l’anglais à plus de 6 classes, record du nombre de classes par professeur de De La Salle ! En cours d’anglais, il est interdit de parler indonésien alors au bout de quelques semaines de rigueur on arrive enfin à dire « I come from Manado, and I want to be a successful businessman. In the future, I will open my own DVD or clothes shop. » Franc suc- cès ! ça n’était pas gagné, puisque l’indonésien ne conjugue pas ses verbes, ni au passé, ni au fu- tur. Difficile dans un tel contexte d’expliquer l’utile différenceentre«Iwillgo»et«Iwent»...Les cours d’anglais sont aussi l’occasion d’écrire des « essays » dans lesquels bien souvent les étudiants se confient. On apprend ainsi que Marini aime les animaux car au moins eux ne nous jugent pas, que Isaac a passé pour la troisième fois Noël loin de ses parents (le ticket d’avion étant trop cher), que Titi a perdu son grand-père le 23 décembre et que sa famille a porté le deuil pendant 40 jours (ce qui implique qu’elle n’a pas célébré Noël, ni décoré sa maison), qu’il ne faut pas chercher à corriger un enfant « agité » puisque de toute façon, c’est son caractère, que bien entendu si Novia gagnait au loto, elle ferait le tour du monde avec ses parents, et que si Andreas recevait par erreur un virement bancaire il donnerait tout aux pauvres et ensuite il s’achèterait une Ferrari (mais là on ne comprend pas comment est ce possible de faire les deux !!). Et qui dit cours dit examen et correction de copies : et Mam Therese n’aime pas du tout tomber sur 16 fois la même réponse fausse au même exercice, ou bien sur une copie remplie à moitié par Christo et l’autre moitié par Filardo (c’est vrai Filardo devait sortir en avance pour rejoindre une compétition de basket, il a bien fallu que quelqu’un termine l’examen pour lui !!)."
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